Dans la tête des soignants

Alors qu’une nouvelle vague d’infections au covid remet la pression sur les hôpitaux, rencontre avec cinq personnels d’une unité de réanimation du CHEM. Entre abnégation, doute et lassitude.

 

Fatima
39 ans, 19 ans dans les soins et 6 ans en tant qu'infirmière

« Je ne suis pas dans un état d’esprit serein. On ne sait pas encore où on va aller, si on va continuer de vivre avec ce virus et ce que ça engendre. »

« On fait espérer aux gens qu'on va peut-être s'en sortir, mais on ne le sait pas. On ne sait pas si on va vraiment sortir de ce cercle vicieux. »

« Le fort de notre profession, c'est quand même de faire preuve d'adaptation. Et donc, on s'adapte. »

Sur les quatre personnes présentes en soins intensifs mercredi, trois n’étaient pas vaccinées, indiquent les statistiques officielles. Une situation qui ne laisse pas indifférents ces soignants en première ligne depuis 20 mois.

Myriam
52 ans et 30 ans d'ancienneté

« 20% de personnes non vaccinées dans la population suffisent pour nous remplir la réa. »

« Quand j’entends le discours de certaines personnes dehors, j’ai juste envie de crier et de leur dire : ‘Vous ne vous rendez pas compte de ce que c’est.’ Et ça me met en colère. »

« Si on n’avait pas de vaccin disponible, les gens iraient gueuler dans la rue ‘pourquoi on n’a pas de vaccin ? C’est un scandale !’
Et ce serait probablement les mêmes personnes qui descendent dans la rue aujourd’hui. »

Mais si certains expriment leur colère, la plupart des infirmiers interrogés conservent une certaine empathie pour leurs patients, alors même que les catégories les plus à risques ont été clairement identifiées.

Kamel
31 ans et 7 ans et demi d’ancienneté

« Je peux comprendre que, pour une partie de la population, la vaccination serait ‘discutable’. Notamment pour les plus jeunes ou les personnes sans comorbidité. Mais pas pour les plus de 65 ans, les diabétiques ou les personnes de plus de 120 kilos. »

« Je me suis fait vacciner récemment, après avoir eu le covid. (…)  Je n’avais pas envie d’être un modèle, car malgré nous on joue ce rôle de métronome. »

« Il y a un an et demi, on ne savait littéralement rien du tout sur le virus. On est passé de ‘ne mettez pas de masque ça ne sert à rien’ à une quasi-obligation vaccinale en très peu de temps. »

Une volonté de neutralité assumée malgré des tensions de plus en plus fortes au sein de la société ces dernières semaines.

Vincent
52 ans et 30 ans d'ancienneté

« Il y a des informations pertinentes de gens informés qui vont dans les deux sens et donc cela crée de la confusion. »

« J’essaie de rester neutre parce que je me mets à la place des gens qui reçoivent des informations contradictoires, parfois même de leur médecin de famille. »

« Je trouve dommage qu’il commence à y avoir deux camps, celui des vaccinés et des non-vaccinés, des pro vaccins et des antivaccins. J’ai le sentiment que cela se radicalise. »

Débordant largement du cadre de l’hôpital, le nouveau regain de la pandémie oblige les personnels soignants des unités de réanimation à maintenir un rythme de travail soutenu. Et d’affronter des situations aux conséquences humaines difficiles.

Lucie
37 ans, infirmière depuis 16 ans et responsable de service depuis 5 ans

« Dans notre métier, on ne juge pas les patients. Peu importe leur situation personnelle, leur pathologie ou quoi que ce soit d'autre. On soigne n'importe qui. »

« Ces derniers temps, on soigne plusieurs personnes de la même famille. Ça nous est arrivé très, très souvent d'avoir le mari et la femme, ou la mère et le fils. Parfois, seul l'un d'entre eux s'en sort. »

« Bien sûr, j'ai peur que ça se reproduise. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais je n'aimerais pas revivre ce que nous avons déjà connu. »